Découvrez l'histoire de la Maison de la Sirène...

Une maison à pans de bois qui trône sur le marché depuis de nombreux siècles

À l’angle de la rue Boudrie et de la place du Marché, une maison à pans de bois veille sur la ville depuis près de six siècles.
Discrète, singulière, elle est l’un des rares témoins encore debout de l’architecture civile médiévale d’Avranches.
Son histoire n’est pas celle d’un monument figé, mais celle d’un bâtiment habité, loué, abandonné, menacé, puis sans cesse réinventé.


Une maison née au XVe siècle

On ne connaît pas la date exacte de la construction de la maison. Mais une étude dendrochronologique réalisée en 2025 a permis d’établir que les bois de sa charpente ont été abattus vers 1450.
La maison prend donc forme au cœur du XVe siècle, à une époque où la place du marché d’Avranches est déjà un centre économique majeur, animé par les halles, les étaux et les circulations commerciales.
Dès l’origine, la maison s’inscrit dans ce tissu urbain dense : un bâtiment modeste, mais solidement construit, adossé à la vie du marché.


Des propriétaires, des usages, une maison vivante

Au XVIIIᵉ siècle, la maison appartient à Gilles Pasquer (ou Pasquier), sergent et huissier des traites foraines, autrement dit « le placier ». Il la tenait lui-même de son père Charles Pasquer, également Sergent, et de sa mère Philippine des Loges. Il y vit tout en louant certaines pièces, pratique courante dans les maisons urbaines de cette époque.
À sa mort, en 1760, la maison passe à son beau-frère Julien Foucher, qui semble la conserver comme bien de rapport, sans y résider

En 1791, dans le contexte troublé de la Révolution, la maison est vendue à Michel Bachelot, puis transmise en 1799 à Vincent René Honoré Fontan, figure marquante de la bourgeoisie avranchinaise.
Vincent Fontan est alors l’un des grands propriétaires du quartier. Il possède plusieurs immeubles autour de la place et fait de la maison un lieu mêlant habitation, commerce et investissement immobilier.

À sa mort, en 1846, la maison revient à sa fille Louise Anne Honorée Fontan, épouse de Hyppolite Emmanuel Lemaistre, receveur de l’enregistrement, conseiller municipal et parmi les membres fondateurs de la Société d’archéologie d’Avranches.
Le couple s’installe à quelques mètres, rue d’Orléans, et la maison continue d’être louée à des commerçants.


Une maison promise à la disparition

En 1879, leur fille aînée Clémentine Lemaistre hérite de la maison. Lucide sur les projets urbains en cours, elle comprend que l’édifice est devenu un obstacle à l’agrandissement de la place du marché.
En 1883, elle vend la maison à la Ville d’Avranches, qui l’acquiert explicitement dans l’objectif de la démolir.
Commence alors une période paradoxale de près de quatre-vingt-dix ans.
La maison est municipale, frappée d’alignement, officiellement condamnée… mais jamais détruite. Trop coûteuse à démolir seule, trop complexe à intégrer dans un projet global, elle est louée, puis progressivement délaissée.

On la connaît successivement sous les noms de ses occupants : maison Hardy, maison Martin, puis immeuble Chesnel, du nom de Virginie Chesnel et de ses filles, lingères et repasseuses, qui y vivent pendant plusieurs décennies au début du XXᵉ siècle.


Abandon, menace, puis reconnaissance

Après la Seconde Guerre mondiale, la maison se dégrade fortement. Inoccupée, fragilisée, elle fait l’objet de plaintes et de projets de démolition répétés dans les années 1960.
C’est pourtant à ce moment critique que s’amorce sa reconnaissance patrimoniale.

Par l’intervention de l’abbé Marcel Lelégard, la maison est inscrite en 1970 à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques.
Cette inscription empêche officiellement la destruction du bâtiment, même si la vente à l’abbé Lelégard n’aboutit pas.


Restaurer sans effacer

En 1972, la Ville vend finalement la maison à l’architecte rennais Jean Le Berre. Le bâtiment est alors très endommagé, partiellement démoli, mais encore sauvable.
Jean Le Berre engage les premières restitutions, dégage les pans de bois et amorce une restauration qui restera inachevée à sa mort.

En 1984, la maison trouve enfin des propriétaires qui vont lui redonner une stabilité durable : Bernard et Véronique Des Robert.
Artisan d’art, Bernard Des Robert installe dans la maison une boutique-atelier. Le couple restaure, aménage, habite le lieu, et l’ancre de nouveau dans la vie quotidienne de la ville pendant plus de trente-cinq ans.


La Sirène réinventée

En 2020, la maison entre dans une nouvelle étape de son histoire avec son acquisition par Cyril Carbonne et Louise Walspeck.
Après des travaux de consolidation et de remise en usage, le bâtiment rouvre au public en septembre 2023 sous la forme d’un café-concert.
Le nom « Maison de la Sirène », longtemps attribué à tort à l’édifice, est alors repris de manière consciente et assumée.
Il ne prétend plus désigner une réalité médiévale exacte, mais devient un symbole : celui de la mémoire collective, des récits transmis, des erreurs elles-mêmes devenues partie intégrante de l’histoire du lieu.

Aujourd’hui, la maison à pans de bois poursuit sa vocation première : être un lieu de rencontre, de sociabilité et de création.
Un bâtiment ancien, toujours habité, toujours en transformation — fidèle à son passé précisément parce qu’il continue de vivre.